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Le radiogramme

dit « de la victoire »

La lettre

La lettre du capitaine Marcel Guitard à son ami Pierre Binder : « quarante ans après… » (reproduction in extenso)

1918, cinquième et dernière année de la Grande guerre, une des dates capitales de l’histoire de notre pays ; angoisse atroce du printemps avant la gloire de l’automne.

Quarante ans ont passé et nous voilà ramenés aux jours de l’apothéose ; l’Armistice, le défilé de la Victoire, l’entrée des Français à Metz et à Strasbourg. Au meilleur de nous-mêmes les souvenirs se pressent.

Évoquons l’un d’entre eux, vivace comme au premier jour.

C’est la simple histoire d’un radiogramme chiffré ennemi. Le fait tient un peu du prodige puisque son influence a été déterminante sur la conduite des opérations et, qui sait ? peut-être même sur l’issue de la guerre dont il a marqué le tournant.

Situons l’évènement dans son cadre.

Mars 1918. On sent confusément, au début de cette année cruciale, que quelque chose d’extraordinaire va se passer, mais quoi ?

Jeudi 21. Un coup de tonnerre dans un ciel serein. Dans ouragan de fer et de feu, dans une atmosphère et dans un secret de tombe, trois armées allemandes fortes de 75 divisions attaquent l’armée anglaise de la Sensée jusqu’à l’Oise, sur un front de 70 kilomètres tenu par 30 divisions.

L’objectif de Ludendorff : prendre Amiens, rejeter les Britanniques à la mer, séparer les armées anglaises des armées françaises attaquées à leur jonction et, s’engouffrant dans la trouée ainsi ouverte, par Compiègne, gagner Paris.

Rien que cela ! Et pourtant ce plan éclatant d’audace est sur le point de réussir. Les Anglais sont surpris par la soudaineté et la violence de l’attaque dont les préparatifs ont été souverainement dissimulés. Dès le soir du premier jour, leur armée de droite, celle en liaison avec nos troupes, est complètement enfoncée et disloquée. Les deux jours suivants, la terrible offensive se poursuit..

Heures d’angoisse, nuits passées au travail.

Dimanche 24. Les Rameaux. Un temps radieux. Les notes des carillons de Saint-Jacques et de Saint-Antoine de Compiègne, égrenées dans un ciel d’azur, vous tombent sur le cœur comme un glas. C’est affreux.

On pense aux camarades au combat, à son cher et glorieux régiment du Mort-Homme, le 155ème de Commercy. On ne peut empêcher les vers d’André Theuriet de chanter dans la mémoire :

« O mes clochers lorrains, j’entends vos sonneries !

Je vois la rue ombreuse et le ciel calme et bleu… »

Est-ce possible ?

A la tombée de la nuit, tandis que les saucisses de protection s’élèvent dans le ciel, le Colonel de COINTET, chef du 2ème Bureau du G.Q.G. est venu à la section du chiffre :

« Nous pouvons être attaqués d’un moment à l’autre. Préparez vos caisses. Brûlez tous les documents que vous ne pouvez emporter. L’homme de France le mieux informé que je suis par mes fonctions ne peut plus vous dire où sont les Allemands. Je ne sais qu’une chose, entre leur masse qui déferle et le Quartier Général, il n’y a en ce moment aucun soldat allié. Courage ! »

Ah ! les Allemands étaient bien près d’atteindre leur but : Séparer les armées anglaises et françaises et, par les brèches, foncer sur Paris.

Le lendemain, lundi 25 mars, le G.Q.G. devait se replier de Compiègne à Provins.

Le secret de son offensive du 21 mars avait été bien gardé par l’ennemi. A vrai dire, dès le début de 1918, on avait senti dans l’emploi du chiffre – ce sont les procédés propres à assurer les secrets des communications – que quelque chose se passait au-delà de nos lignes : c’était la raréfaction des transmissions par radio, une beaucoup plus grande discipline dans l’utilisation des procédés secrets, la mise en service parcimonieuse par le Haut Commandement Allemand d’un procédé de chiffrement énigmatique et destiné à garantir à coup sûr à l’échange des messages aux échelons Etat-Major général, Groupe d’armées et Armées un secret qu’ils étaient en droit de croire inviolable.

Dans cette lutte sans rémission entre le canon et la cuirasse, entre le Chiffre et le Décryptement, ce sera le bonheur de la France d’avoir à point nommé trouvé, entre autres, pour la servir un Cryptologue de génie, le plus grand sans doute de la guerre, le capitaine Georges-Jean PAINVIN, affecté au ministère de la guerre à Paris.

Ingénieur du corps des Mines, professeur à son École nationale, premier prix de violoncelle du Conservatoire de Nantes, le Capitaine PAINVIN alliait une profonde intelligence, une volonté sans faille, une puissance extraordinaire de travail. Rien n’échappait à son regard d’aigle ; c’était un de ces oiseaux rares comme Polytechnique sait en produire quand elle atteint aux sommets.

Le problème de la cryptographie posé par leur nouveau système pouvait être considéré par les Allemands comme impossible à résoudre. Ce système, l’ADFGX (voir bas de page) basé sur l’emploi de ces cinq lettres, reposait en effet sur une substitution par bigrammes, chaque lettre du texte clair y était donc représentée par deux de ces caractères que le surchiffrement à l’aide d’un tableau de transposition dissociait et dispersait, si nous osons dire, aux quatre coins des radiogrammes à transmettre. De plus, le nombre de ceux-ci expédiés chaque jour était réduit à l’extrême et les clés des deux systèmes de substitution et de transposition conjugués changeaient quotidiennement.

Au début d’avril 1918, le Capitaine PAINVIN « entre » dans l’ADFGX ; c’était inespéré.

En relations constantes avec lui, chargée de l’exploitation des procédés et des clés découverts à tous les stades des services de déchiffrement, il y avait à Chantilly, puis à Compiègne et à Provins, la section de décryptement du Grand Quartier Général. En 1918 celle ci était composée de cinq officiers sans adjoint d’aucune sorte. Il y avait trois professeurs agrégés d’allemand, d’histoire et de philosophie, un jeune négociant en vins de Bordeaux, enfin un assureur-vie, leur animateur et leur chef. Le patriotisme le plus simple et le plus noble habitait en eux, servi par une vaste culture, un dévouement total au bien commun, sans aucun souci de fatigue, et encore moins d’ambition.

Penchés sur leur travail le jour comme de nuit, communiquant à tout moment au 2ème Bureau les renseignements obtenus, tendus vers les évènements à venir, ils étaient à pied d’œuvre.

Mai 1918. Le 9 avril, l’offensive allemande sur la Lys ayant abouti à la prise du Mont Kemmel avait rendu plus lourd encore le poids des jours. Une accalmie, qui devait être de près de deux mois, semblait permettre au Commandement interallié, confié au Général FOCH, la réalisation de ses desseins lorsque, comme suite à l’offensive du 21mars sur Amiens et avec le même effet de surprise, l’attaque allemande sur la Marne se déclenche le lundi 27 mai. Ce fut une ruée. Le 29 mai, Soissons est pris, le 30 la Marne est atteinte, le 31 le front ennemi est jalonné par Dormans et Château-Thierry. La capitale semble être là, à portée de main.

Nous voici arrivés aux heures les plus sombres de la guerre.

Le désastre causa dans les états-majors comme à Paris et dans toute la France une stupeur profonde. Si en mars les Anglais, seuls, avaient cédé à Amiens, c’était concevable. Mais, après deux mois, nous, les Français, sur la Marne !

Non seulement ce désastre laissa intact le sang-froid de notre Haut-Commandement, mais il ne lui dissimula pas le plus redoutable des problèmes « Comment les Allemands vont-ils exploiter leur succès ? ». Il était bien évident qu’ils ne s’en tiendraient pas là et que, par une attaque immédiate portée sur un autre point du front allié, ils allaient tenter de disloquer complètement celui-ci, s’ouvrant ainsi la route de la victoire définitive.

Le dispositif ennemi, les renseignements obtenus dans tous les secteurs faisaient apparaître comme possible cinq axes d’attaque : les Flandres, Amiens, Compiègne, Reims, Verdun.

Lequel les Allemands allaient-ils choisir ? De la réponse à cette question il semble que devait dépendre l’issue de la guerre.

Juin 1918. L’armée française n’avait plus en réserve que 16 divisions dont 2 revenues des Flandres. Le Haut-Commandement ne pouvait songer à les éparpiller en réserve à cinq endroits du Front : une seule région de concentration s’imposait pour y monter efficacement la contre-attaque susceptible de rétablir une situation dramatique entre toutes.

L’incertitude et l’angoisse du G.Q.G. sont à leur comble dans ces jours de détresse.

C’est alors que le déchiffrement inconcevable d’un radiogramme chiffré ennemi éclaira la situation.

Dans la journée du 28 mai 1918, le Haut-Commandement Allemand avait en effet envoyé à un Quartier Général d’Armée que notre radiogoniométrie avait repéré dans la région de REMAUGIES, localité située entre Montdidier et Lassigny, un message chiffré, capté par nos postes d’écoute et restitué ainsi par nos services de décryptement :

« Munitionierung abschleugen. Wenn nicht gesehen auch bei Tag »

Notre traduction officielle en fut :

« Hâtez ravitaillement en munitions. En terrains couvert également pendant le jour ».

La date de ce message, 28 mai 1918, au lendemain du départ de l’offensive victorieuse sur la Marne, l’urgence de l’ordre donné telle que la voie la plus rapide, la radio, avait été employée dans un système que l’ennemi, il est vrai, pouvait à juste titre croire indéchiffrable, tout cela indiquait la volonté du Haut Commandement Allemand d’obtenir au plus tôt la décision finale.

De notre côté, nous n’avions certes pas un instant à perdre mais tous les espoirs devenaient possibles.

L’ultime renseignement fourni par le chiffre, d’une certitude absolue, recoupait en effet tous ceux déjà en notre possession :

La future attaque allemande aurait comme objectif Compiègne, lui ouvrant ainsi la route directe de Paris.

Il était, dès lors, en notre pouvoir de prendre toutes les décisions désirables ; c’est assez, n’est-ce pas !

Le rôle du chiffre se borne là, mais quelle révolution et quelle joie au 2ème Bureau chargé des renseignements.

Tout le monde exulte. Les officiers se succèdent dans le bureau du service de décryptement installé au rez-de-chaussée de cette superbe caserne de Provins dont le millésime 1773 qui orne en grands caractères la façade, situe le style d’une magnifique robustesse :

« Votre renseignement est capital. A lui seul il justifie tout ce qui a pu être consenti par le service du Chiffre. Comment avez-vous fait pour l’obtenir ? Un tel résultat est inouï. »

Et bien, voyons.

L’ADFGX capté le 28 mai par nos postes d’écoutes et suivi dans son trajet avec une magnifique précision par notre service de radiogoniométrie a pu être décrypté le 3 juin par un de ces hasards aussi inouïs que providentiels qui, il est vrai, ne favorise que ceux qui cherchent.

Il était mal chiffré en effet par l’état-major émetteur, ce qui a rendu nécessaire l’envoi par ses soins d’un rectificatif transmis par la voie des ondes, un de ces rectificatifs, erreur capitale des chiffreurs et, de ce fait, providence des cryptologues.

Ce n’est pas le lieu ici de rentrer dans la technique du déchiffrement auquel ce rectificatif a donné lieu. Sachez seulement que la valeur et le labeur écrasant des officiers du Chiffre [dont Pierre Binder alias Paul Buisson] ont su en tirer le meilleur parti possible.

Effectivement, l’attaque allemande prévue…et maintenant escomptée par le Haut-Commandement Français, a lieu le 9 juin 1918 au sud de REMAUGIES. L’histoire a lié son nom à celui du plateau de Courcelles-Méry.

Dès le début de cette offensive qui vise incontestablement Compiègne et Estrée-Saint-Denis, la première position française est prise, le Plémont et le Mont-Renaud tombent aux mains de l’ennemi qui atteint Ressons-sur-Matz. Mais les divisions mises à la disposition du commandement sur le vu du précieux renseignement fourni, permettent la constitution d’une masse de contre-attaque composée des 48ème, 129ème, 133ème, 152ème et 165ème divisions (à celle-ci appartient le 155ème régiment dont nous avons parlé tout à l’heure). Cette masse est mise sous les ordres du Général MANGIN qui distribue ses ordres au soir du 10 juin :

« L’opération de demain doit-être la fin de la bataille défensive que nous menons depuis près de deux mois ; elle doit marquer l’arrêt des allemands, la reprise de l’offensive et aboutir au succès. Il faut que tout le monde le comprenne. »

Le 11 juin à 10 heures, la contre-attaque s’ébranle. Tous les canons de la 3ème Armée entrent en action… Nos bataillons et nos chars s’avancent à l’est, méthodiquement, très en ordre… Les 48ème et 165ème divisions ne tardent pas à prendre contact avec la ligne d’infanterie ennemie et la font ployer sous leur pression…

Voici ce qu’écrit Henri Bidou dans l’Histoire de France contemporaine d’E. Lavisse :

« On n’avança que de 2 à 3 kilomètres mais l’effet obtenu fut très important… L’affaire avait été montée avec une rapidité incroyable, déclenchée sans préparation, menée par des fantassins qui avaient passé la nuit en camion et par des artilleurs qui avaient fait par terre une étape de 80 kilomètres. Au début, les états-majors, qui avaient gagné leur poste de commandement, s’y trouvaient en avant des troupes..

Le Général Mangin, portant le képi brodé d’or, sans masque, riait sous les obus à la victoire prochaine…

La grande offensive commencée le 27 mai par le groupe d’armée du Komprinz était arrêtée ».

Et Gabriel Hanoteaux dans son Histoire de la Guerre de 1914 conclut ainsi :

« La contre-attaque du Matz a rompu le charme et retourné la manœuvre : c’est le commandement français qui a désormais l’initiative. »

Cinq mois, jour pour jour, après le 11 juin 1918, véritable tournant de la Grande guerre, ce sera l’Armistice du 11 novembre, date glorieuse entre toutes pour nos Armes et pour notre France.

Ainsi finit la simple histoire d’un radiogramme chiffré.

Marcel GUITARD, le 10 novembre 1958


Le code ADFGX

Voici comment était codé le message allemand :

Les étapes:

  1. Message à coder
  2. Message codé par le carré de Polybe
  3. Rangement dans une grille
  4. Arrangement des colonnes dans une grille suivant la numérotation
  5. Message codé


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