Un drame à Phaffans

 Note : ce texte est extrait du site « Elsasser Wurtzle », sous couvert du Full Copyleft, gentiment proposé par l’auteur que je remercie chaleureusement.

En 1861, Pfaffans (Pfeffingen en allemand) est alors une petite commune Haut-Rhinoise de l’arrondissement de Belfort et du canton de Fontaine. Le village essentiellement agricole, compte 240 âmes.  Ses rues qui portent les marques des passages des charrettes et carrioles, sont en terre battue et on s’y promène en sabots. Un lieu si paisible, et pourtant si vivant.
 
Son cœur, l’église en grès rose,  Notre Dame de l’Assomption, construite par la fabrique et l’abbaye de Lucelle,  qui avant la révolution était rattachée au décanat du Sundgau et qui maintenant dépend du diocèse de Besançon.
 
Nous sommes un lundi,  le 1er avril, le temps est sec en ce bel après-midi.  Il est 15h00, un cordonnier, en la personne de François Théodore Marchal, revient avec sa femme, Madeleine, née Recroix, de la foire de Belfort. Ils y avaient fêté le lundi de Pâques.  Cela ne faisait pas longtemps qu’ils s’étaient unis.  Ayant fait la campagne de Crimée, il avait eu l’autorisation expresse d’un gradé pour pouvoir se marier avant la fin de son congé.
 
À l’entrée du village, Marchal quitte sa femme pour aller rejoindre l’auberge des Blant à la maison N°9 du chemin de Lacollonge. Son propriétaire, François Blant, 57 ans, est cultivateur et c’est sa femme Élisabeth, née Keller, native de Ballersdorf, qui s’occupe des paroissiens assoiffés.  Par ailleurs, François Richardot, le curé en charge de la paroisse depuis 1849, surveille de près ce qui s’y passe. Eh oui, il faut être proche de son troupeau lorsque l’on a charge d’âmes!
 
Marchal s’assied à sa table habituelle et passe commande d’un grand verre de bière. A peine eut-il le temps de boire deux gorgées, que sa femme apparaît dans l’encadrement de la porte. D’un pas vif, elle vient vers lui pour le sommer de rentrer à la maison. Marchal, tient d’abord à finir sa consommation. Impatiente, elle s’empare de son verre et renverse, son contenu au sol.
 
Marchal, pour garder contenance, commande alors une deuxième chope. Sa femme, ayant le sens de la répartie, demande à son tour, un demi litre de vin en lançant un: « Si le mari boit, la femme peut bien boire aussi! ».  A peine que Élisabeth apporte les boissons, que Madeleine saisissant la cruche de vin en jette son contenu à la figure de son mari. Ce qui lui a valu instantanément une paire de soufflets de celui-ci et des remontrances de la maîtresse des lieux qui pointait son comportement inapproprié et déraisonnable.  Madeleine lui répond alors: « j’aurai mieux fait de le tuer en lui cassant la cruche sur la tête; au moins, je serais débarrassée de lui! ». Dans un accès de rage, elle se retourne alors brutalement vers son homme en le saisissant par la barbe pour le faire tomber, le visage en premier, sur le bord d’un baquet non rangé !
 
Marchal à maintenant le visage en sang et Madeleine quitte les lieux en claquant la porte.
 
Tous les témoins de la scène sont outrés.  ils s’entendent à présenter le Sieur Marchal comme un homme paisible, rangé et laborieux.  Par contre, il n’en va pas de même pour Madeleine, sa maman et de son frère qu’ils jugent bien plus sévèrement. A les écouter, tout ce petit monde cyclothymique s’accorde à faire vivre un enfer  à Marchal.  Ils lui reprochent de ne pas assez bien gagner sa vie.
 
Élisabeth, ne veut pas faire payer les boissons non-consommées, mais Marchal insiste.
 
On pensait le calme revenu,  mais la voilà que la râleuse revient quelques temps plus tard, à 18h00 avec son enfant, qu’elle couche dans la grange de l’auberge en disant à la propriétaire: « Puisque vous gardez mon mari, gardez donc aussi son enfant! ».
 
C’est vers 19h00, que Marchal prend le chemin de retour avec sa progéniture dans les bras. Il marche droit en saluant les personnes qui croisent son regard. A son arrivée devant le corridor, sa belle-maman, la veuve Recroix, venant à toute vitesse du verger à son encontre , l’invective de plus belle en le traitant de tous les noms d’oiseaux !
 
Comme un coq vient également, d’on ne sait où Joseph, 18 ans, frère à Madeleine, ayant terminé depuis peu son apprentissage dans une cordonnerie. Il s’agit d’un garçon chétif que l’on présente « quasi pareil à Quasimodo ».., il faut préciser qu’il est bossu.
 
La mère et le fils, frappent maintenant le pauvre Marchal qui tombe à terre. La mère frappe de toutes ses forces, avec ses sabots, tandis que Joseph plante de nombreux coups de couteau. Madeleine qui avait eu le temps de prendre l’enfant des bras de son mari, assistait à tout cela après s’être,  elle aussi, acharnée un moment sur lui avec son sabot tenu par sa main libre. Elle prend conscience, dans un élan de lucidité, de la gravité du moment.  Elle implore son frère d’arrêter, elle ne voulait pas de cette tournure des événements.
 
Marchal, ne se relève pas. Il est méconnaissable, y a du sang partout. Il faut vite le ranimer.  La veille cherche une bouteille de vinaigre qu’elle jette sur son visage. Comme rien n’y fait, il y passe encore une bouteille de schnaps.
 
A genoux,  en se dodelinant de l’avant vers l’arrière, se lamente Madeleine qui n’en finit plus à demander  pardon à celui qui ne peut plus l’entendre.
Joseph et la maman le traînent alors dans l’habitation à l’abri des regards. On le couche sur le lit, on le couvre avec  exagération sous prétexte qu’il faut le faire suer. Quand le prêtre arrive, il est déjà mort.
 
Les voisins qui ont accouru posent les questions d’usage: « que s’est-il passé ? »; « comment est-ce arrivé ? »…
 
Ils s’entendent répondre que Marchal était rentré ivre; qu’il s’était tué en chutant et pendant que la maman débite ces fables, l’un deux  voit clairement le frère et la sœur s’échanger un sourire.  Cela sera porté au procès-verbal en même temps que les constatations visuelles. Il est répertorié dix sept coups de couteau sur tout le corps, dont quelques-uns dans la région du cœur et cinq grosses contusions sur le visage: les marques des sabots.
En conséquences de ces faits,  Joseph est accusé d’avoir commis un homicide volontaire sur son beau-frère; Catherine Roessel dite la veuve Recroix et sa fille Madeleine sont accusées de s’être rendus complices du même crime et subsidiairement d’avoir portés des coups et blessures diverses.
 
L’affaire doit passer devant la cour d’assises du Haut-Rhin, à Colmar dont l’imposant édifice avait été construit, il y a une vingtaine d’années sur la cave des Chevaliers de Saint-Jean, citée dès 1381 et démolie pour l’occasion. Elle est débattue pendant l’audience du 20 mai 1861, sous la présidence de Charles-François Dillemann. Le parquet est représenté par Camille Godelle, substitut du procureur ,natif de l’Aisne et qui attend secrètement que sa demande de mutation à Metz, où il vise le poste  d’avocat général, soit  enfin acceptée. Tous les accusés ont bien conscience qu’il s’agit d’une affaire très grave et c’est la peur au ventre, qu’ils se retrouvent, tour à tour, à la barre.
 
Madeleine est défendue par Me Brunk,  un avocat talentueux , sympathique et subtil, qui lui obtient l’acquittement. Sa maman, dont la défense est représentée par Me Koch,  est reconnue coupable de coups et blessures. Elle est condamnée à deux ans de prison. Joseph, défendu par  Me Lemaître, en regard de son jeune âge (il est mineur), obtient le bénéfice de circonstances atténuantes grâce auxquelles, la cour limite sa peine à 10 années de réclusion.
 
Madeleine sort libre du tribunal et n’a plus goût à rien.  C’est une expérience marquante et la vie au village natal n’est plus pareille. Si le tribunal n’a pas retenu de charges contre elle, il n’en est pas de même pour certains des villageois. qui la regardent, comme une meurtrière. Plus rien ne la retient ici.
 
Il se trouve justement qu’un ami de son frère, un jeune homme de 18 ans, Cayot  François Joseph, avait son grand-frère qui était parti vivre aux état-unis, avec son épouse neuf ans plus tôt. Il a été convaincu de le rejoindre et a son passeport en poche depuis le mois d’avril 1862.  Ce n’était pas-là, les seuls Phaffanais à avoir tenté leur chance au nouveau monde.
 
Déjà en 1849, un de ces habitants, Louis Turillot avait tenté l’aventure.  En 1860, c’était au tour de Borneque Jean-Baptiste, de sa femme Marie, née Dumont, de leur fils Thiébaut et d’une servante Catherine de faire leur demande de passeport. Cette Catherine, n’est autre que la sœur des Cayot.
Une destination lointaine qui fait rêver et qui est dans toutes les conversations. Baignant dans l’espoir d’une nouvelle vie meilleure, Madeleine  cultive elle aussi,  l’idée de traverser l’atlantique pour y vivre et fait la demande d’un passeport à la sous-préfecture de Belfort.  Il lui est délivré le 19 septembre 1862 .
 
Ils sont, plusieurs sur le départ. Il y a…
 
A suivre…
 
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