Le voyage à Lucelle

Extrait du Bulletin Paroissial de Phaffans

Texte de M. l’abbé Lamboley novembre 1936

« Cette couverture, au cachet très artistique de sa composition, ajoute l’intérêt d’être de couleur très locale, très particulière à notre paroisse. C’est davantage le bulletin de Phaffans. Voici l’histoire et la signification de cette belle photogravure.

Pour sa composition, j’ai fait appel aux lumières de M. l’abbé Thomas, directeur au grand séminaire de Faverney, et neveu de MM. Les curés de Rougemont et de Chèvremont, un dessinateur accompli.

Après avoir choisi parmi les photos dont nous disposions, celle qui avait l’avantage de représenter un des plus beau tableaux de l’intérieur de l’église et de figurer en même temps le cadre extérieur de la paroisse tel que le découvre un observateur placé vers le fort de Bessoncourt, nous avons fixé dans l’enjolivure en équerre formant cadre au tableau, les armoiries de l’abbaye de Lucelle, dans un dessin d’une fidélité absolue à celui de la plaque retrouvée au presbytère et au médaillon, mais mutilé celui-là, qui subsiste encore sur un coin des ruines dont je dirai un mot plus loin.

« Et pourquoi ces armoiries?

C’est pour rappeler cette page très importante de notre histoire paroissiale: à savoir que, pendant plusieurs siècles, la paroisse de Phaffans dépendait de Lucelle, et que des abbés mitrés de ce grand monastère nommaient les curés de Phaffans.

Lucelle se trouve à l’extrême frontière française, à 20 kilomètres sur la gauche de Porrentruy.

On y accède par Altkirch en descendant la vallée de l’Ill vers Ferrette, ou par Dannemarie, la vallée de la Largue, Seppois, Moos et Winckel.

Quels sites merveilleux à partir de Ferrette!

Après les riches prairies et les vergers magnifiques, se dessinent les premières collines, d’abord vallonnées puis toujours plus hautes et entrecoupées de gorges profondes. Voici le col du Blochmont 633 mètres avec de magnifiques points de vue sur la Suisse, et c’est la descente rapide vers Kiffis pour aboutir au fond d’une vallée encaissée entre deux collines hautes de 800 à 860 mètres, s’étendant de l’est à l’ouest et ne laissant de place que pour la rivière, la Lucelle, qui fait office de limite entre la France et la Suisse et la route qui la suit parallèlement.

Toute deux serpentent ainsi durant plus de quinze kilomètres dans ces gorges majestueuses et sauvages pour aboutir à ce qui était le grand couvent de Lucelle.

Cette investigation ne peut se faire sans tristesse, même pour le chrétien de cœur et de sentiments moyens.

Qu’est devenu ce puissant foyer intellectuel, avec ses nombreux moines qui avaient conservé et multiplié les manuscrits anciens et enrichi le domaine de la pensée dans toute une région de l’Europe….? Que sont devenues ces fermes et ces exploitations qui étaient un centre d’activité, une source de prospérité et de Bien-être pour toute une région?

Vers le sud, la plaine s’élargit avec des nappes d’eau et des prairies. Presque plus rien du moulin et des vastes dépendances.

Devant nous un bâtiment d’assez grandes proportions, mais qui est seulement une aile du grand couvent. La façade a été remise à neuf avec des teintes de chalet Suisse, et l’intérieur aménagé en salle de restaurant et en chambres de voyageurs.

L’hôtelier, très indifférent au passé glorieux des bâtiments qu’il occupe et dont il connaît assez peu l’histoire, montre davantage d’intérêt au bénéfice qu’il pourra réaliser sur les touristes dont quelques-uns ne viennent là rien moins que pour y prier et y faire retraite Cependant, ceux qui l’interrogent, il dit ceci d’un air fatigué: « voyez ce bâtiment à 100 mètres vers l’est, c’était le logement du père abbé; tout l’espace qui nous en sépare était occupé par la chapelle, les salles de réunion et les cellules des moines. Tout cela a été détruit à la révolution ».

«Dans l’un des vergers qui s’étagent en gradins sur le flanc de la colline, vous trouverez une sculpture très ancienne: c’est une statue en pierre de Saint Bernard, le grand moine de Clairvaux, qui est venu vers 1220 poser et bénir la première pierre du couvent de Lucelle. (malheureusement cette statue si précieuse n’est pas soignée et reçoit toute les injures du temps et la mousse verte des arbres).

« En face de nous, au nord, vous voyez l’ancien bâtiment de l’hôtellerie des voyageurs. Le portail qui reste, juste la voûte et un pan de mur, était l’entrée du couvent , et en dedans se trouve encore bien conservée la maison du père économe ».

«Au sommet du portail se trouvent, sculptées dans la pierre, les armoiries des abbés de Lucelle, et c’est à cause de ce médaillon, vieux peut-être de six ou sept siècles, qu’on a conservé ce pan de mur de l’ancienne entrée du couvent. »

Portail de l’abbaye de Lucelle

Et en contemplant ce médaillon de pierre tout martelé et usé, mais très reconnaissable encore, vénérable témoin de tant de gloire passée, je pensais avec un vif plaisir au médaillon retrouvé à Phaffans, exactement pareil à celui-là mais bien mieux conservé.

A l’intérieur du restaurant, on remarque comme souvenirs et protégés par des encadrements beaucoup d’avis et de proclamations du roi Louis XVI (déjà prisonnier de la révolution et donc irresponsable) dont voici le sens en résumé: « Les citoyens religieux réfractaires aux lois (je vous crois!) ne pouvant plus vivre en communauté, ni posséder, étant dispersés (oui, par la guillotine ou l’exil), leurs biens sont devenus propriété de la nation. La nation a donc le droit de vendre ces biens. Celui qui répandra le bruit qu’il est défendu de les acheter ou qui découragera les acheteurs…sera puni ».

Donc, l’étranger qui serait ignorant de l’histoire réelle et des méfaits de la révolution, en examinant les seuls souvenirs triés et laissés à dessein dans ces ruines, pour un peu, croirait que les moines n’étaient que des révoltés et qu’on a bien fait de les disperser et de leur prendre ce qu’ils possédaient.

Enfin, l’hôtelier, avec une satisfaction visiblement supérieure nous montra un enclos nauséabond dans lequel pataugeait un énorme sanglier capturé deux ans plus auparavant dans les collines environnantes, et plus loin, un gros singe, une espèce d’orang-outang, très défiant et très méchant. Le patron, défiant lui aussi et sur ses gardes pour avoir été mordu vint le caresser et faire « ami » en mettant sa tête sur la tête velue du singe, et comme récompense lui donna dans le creux de la main toute la cendre soigneusement raclée de sa pipée de tabac que le quadrumane lécha avec délectation jusqu’à la dernière poussière.

J’aurai pu me dispenser de donner ces derniers détails, que quelqu’un trouvera puérils, peut-être. Eh bien, non! Pour moi, ils sont symboliques, ils expriment, une partie de la « belle ouvrage de la révolution française ». A côté de ses générosités, que d’excès stupides, que de destructions! A la place des moines non seulement inoffensifs, mais nécessaires à la vie religieuse de tout peuple civilisé, si secourables aux miséreux et si utiles mêmes aux progrès matériels de toute une région, on a placé un singe, un sanglier, et à certains jours….. Des êtres encore moins intéressants.

Est-ce là le progrès rêvé.

Une partie de l’Espagne ne s’élève pas plus haut! Mais le monde sensé pense que c’est un crime, une immense folie!

Ces excès ne se produisent que chez les peuples qui ont glissé peu à peu et qui ont délaissé leurs devoirs envers Dieu. Ils n’ont pas tardé à méconnaître leurs semblables.

Dans leur égoïsme, ils ont rejeté le précepte: aimez-vous les uns les autres, et pires que les loups, ils se sont jetés les uns contre les autres.

C’est l’histoire des troubles contemporains.

Ah! Loin de nous ce cri de révolte: ni Dieu ni maître. Gardons précieusement nos devoirs et notre amour envers Dieu, conservons avec respect nos emblèmes religieux, nos églises, notre culte, alors dans notre cœur, soyons en certains, il n’y aura pas de place pour la haine, il n’y en aura que pour la bonté et l’entraide au prochain.

C’est le désir profond de ce bulletin! »