Le revenant du Génival

Conte de Joseph Liblin

Revue d’Alsace – 1878

On raconte, qu’à Bessoncourt, pendant une soirée de Noël, il fut question du revenant du Génival. Ce revenant avait la mission de détourner de leur chemin les personnes qui passaient près de la colline de « Blouechies », après dix heures du soir, de les égarer jusqu’à la pointe du jour et de les empêcher ainsi de renter chez elles dans la nuit.

Aussi, le revenant inspirait au village une grande terreur quand on parlait de lui et de ses victimes. Une des jeunes filles qui étaient à la veillée traita de conte de vieille femme ce quelle avait entendu. J’irai sans trembler, dit-elle, au haut du Génival, persuadée que le revenant n’y viendrait point et, en tout cas, ne me ferai pas perdre mon chemin pour revenir à la maison.

Les jeunes garçons la prirent au mot et excitèrent son amour-propre. La jeune fille se leva, s’engageant à crier, à bien haute voix, quand elle serait arrivée : « me voichi y hâ de d’j’nivâ ! ». Une vieille domestique de la famille qui avait entendu le défi et qui savait que la jeune fille ne reculerait pas, lui remit discrètement, au sortir de la maison, du beurre et du sel qu’elle lui conseilla de placer dans sa poche. Muni de ce viatique, la jeune fille s’élança comme une flèche dans la direction de la colline et, lorsqu’elle se fut bien assurée d’être arrivée sur la crête, elle cria de toute la force de ses poumons :

« me voichi y hâ de d’j’nivâ ! »

Mais bientôt une voix caverneuse lui répondit :

« sain ton beurre et tai sâ

Te n’ t’en iro’p de d’j’nivâ ! »

Catherine, pleine de frayeur, regagna avec précipitation la maison d’où elle était sortie et, depuis ce moment, on croit plus que jamais à Bessoncourt, au revenant de Génival ou au génie de la hauteur qui domine le vallon situé entre Bessoncourt et Denney.

Pour les gens de Denney, le revenant de Génival est devenu un mouton noir qui apparaît la nuit au fond du vallon et qui à donné au pont jeté sur le ruisseau le nom de « pont du mouton ».