Le Sou des Chaumières

La guerre de 1870 a détruit des milliers de chaumières, depuis  l’Alsace jusqu’à l’Océan. C’est  grâce à un formidable élan de solidarité, poussé par le patriotisme de la France entière, que les désastres sont réparés. Les maisons, fermes et chaumières qui le furent portent une plaque de couleur rouge à l’origine avec ces mots : « SOUSCRIPTION NATIONALE DU SOU DES  CHAUMIÈRES ».

Plaque sur l'une des fermes de Phaffans détruite en 1870. Y en a-t-il d'autres encore visibles dans la Baroche, pourrait-on me les signaler ? (Photo : A.Casero)

Un sou pour reconstruire les chaumières…

Extrait adapté du Journal d’Aix du 3 décembre 1871

Une souscription nationale est ouverte. On souscrit dans toutes les mairies et les recettes publiques.

La cotisation est de cinq centimes par semaine. On peut anticiper et payer 20 centimes pour un mois, 60 centimes pour un trimestre, 2fr40 pour une année et ainsi de suite.

Les pauvres citoyens seront joyeux d’offrir leur secours aux victimes de la guerre que l’hiver va surprendre sans abri. Les vieillards, les femmes, les petits enfants apporteront chaque semaine l’obole qui servira à relever les maisons ruinées par le canon ou brûlées par l’ennemi.

Les sommes réunies seront reparties entre les départements envahis et la banlieue de Paris. Des comités spéciaux, désignés par les commissions départementales présideront aux enquêtes et aux distributions.

On rebâtira d’abord les chaumières, fermes, maisons, dont la valeur était inférieure à 500 fr et dont les propriétaires seront déclarés sans ressource par le conseil municipal de leur commune. Ensuite les chaumières, fermes, maisons dont la valeur était inférieure à 1000 fr,  puis celles inférieures à 1500 fr ; puis celle inférieure à 2000 fr, etc.

Il est fait appel au cœur et au patriotisme de tous ceux qui peuvent concentrer et transmettre les dons :

  • Aux préfets et sous-préfets, maires et adjoints, secrétaires de mairie de chaque département.
  • Aux trésoriers généraux, receveurs particuliers, percepteurs de toute la France.
  • Au clergé, aux sœurs de charité et aux petites sœurs de pauvres, aux instituteurs.
  • Aux journaux de Paris et des départements qui ont si puissamment employé leur influence au profit des blessés.

Que tous répandent cette circulaire, qu’ils la copient, qu’ils l’impriment, qu’ils l’affichent dans tous les villages, qu’ils versent entre les mains des secrétaires des mairies et des receveurs. Qu’ils placent des troncs à la porte des églises, dans les écoles et les lycées, dans les gares, dans les magasins, etc.. La présente publication est le signal de la souscription. Le sou de chaumières doit produire des millions. C’est un appel de la nation tout entière.

Tous les fonds recueillis dans les départements et par les dames patronnesses, devront être transmis à la trésorerie de l’œuvre à Versailles.

Les dames patronnesses de la souscription :

  • Mme Thiers, présidente
  • Mme Beulé (Paris)
  • Mme Bourbaki (Lyon)
  • Mme Cochin (Versailles)
  • Mme Firmin Didot (Paris)
  • Mlle Dosne (soeur de Mme Thiers), Mme Dufaure (Marseille)
  • Mme Lambrecht (Versailles)
  • Mme la comtesse Fernauld de Montesquieu ( Nancy)
  • Mme Casimir Perier, Mme Léon Say (Paris)
  • Mme la comtesse de Ségur(Paris)
  • Mme la baronne de Seguier ( Lille)
  • Mme de Villeneuve-Bargemont (Nice)

Un grand élan de solidarité nationale

Un très jeune enfant, tenu par la République, donne son obole (affiche coll. Bibliothèque municipale de Lille)

Extraits du JOURNAL des INSTITUTEURS du 25 février 1872

Le directeur de l’École Normale de Poitiers écrit :

« Professeurs, élèves et employés, chacun s’est mis avec ardeur au service de l’œuvre éminemment patriotique dont l’heureuse initiative vous appartient désormais comme un glorieux titre à la reconnaissance publique et grâce à ce concours empressé de toutes les volontés, l’École Normale primaire de Poitiers versera 70 francs par mois, ce qui fera pour les dix mois de l’année scolaire une somme d’environ 700 francs. Nous voudrions offrir davantage, mais en vérité cela ne nous est guère possible et nous le regrettons.

Nous nous efforçons d’y suppléer en faisant de la propagande par lettres : quiconque écrit au siens ou à ses amis parle chaudement de la souscription des « Femmes de France », la recommande et cherche à l’acclimater partout.

C’est là le thème unique de nos correspondances et je puis vous assurer que nul n’y fait défaut tellement il y a de patriotisme chez nos braves jeunes gens.

Recevez, etc. »

Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, adresse au clergé de son diocèse un mandement plein d’émotion :

« Il y a, dit-il, une certaine objection qui se fait et à laquelle je ne puis pas ne pas répondre. On dit : si ce grand mouvement échoue, ce sera ridicule ; c’est assez d’être malheureux.

Et il se pourrait que cette triste réflexion vint rassurer les égoïstes et pour tout dire, qu’une si belle œuvre fût mieux comprise des pauvres que des riches, des gens simples que des grands politiques, qu’elle ait plus d’écho dans les ateliers que dans les salons ! Ridicule dites-vous ? Quand nous n’aurions réuni que cent millions dans un pays dont l’Empire a pris la vertu et dont la Prusse a tiré la richesse, non, ce ne serait pas ridicule.

Une femme qui donne son anneau n’est pas ridicule, un ouvrier qui abandonne sa journée n’est pas ridicule, un prêtre qui vend son calice n’est pas ridicule, un riche qui sacrifie son bien n’est pas ridicule. Il n’y a de ridicule et de coupable que les prétextes et les refus de l’égoïsme et pour moi, je suis prêt à affronter le ridicule et à parcourir, s’il le faut, les rues et les chemins de mon diocèse en frappant à toutes les portes et en disant : pour la patrie, s’il vous plait ! »

Adolphe Thiers et son épouse, présidente du « Sou », visitent Belfort

Article du journal LE TEMPS du 18 août 1873

« Mais déjà en ce moment toute la ville était pavoisée, parce que l’on savait que M. Thiers devait passer au moins trois heures à Belfort. Lorsque l’on connut la promesse qu’il avait faite, le télégraphe et des exprès furent mis de toutes parts en mouvement et l’on vit bientôt arriver en ville, par tous les trains et par toutes les routes, un nombre considérable de pèlerins des deux sexes et de tout âge. L’habitation de M. Alfred Koechlin-Schwartz (1) fut en quelque sorte envahie et il fallut employer toutes les ressources de la persuasion la plus cordiale pour ménager quelques instants de repos aux voyageurs.

A neuf heures, un break emmenait à travers la ville, déjà alors toute pavoisée, Mesdames Thiers, Koechlin-Schwartz et Mlle Dosne (2) accompagnées de M. Grosjean, ancien préfet du Haut-Rhin ; il conduisit les voyageurs dans les communes voisines, où Mme Thiers avait manifesté le désir d’aller se rendre compte elle-même des désastres réparés au moyen de l’œuvre du Sou des Chaumières ».

* * * *

(1) – Il était conseiller municipal de Mulhouse, lorsque la guerre de 1870 éclata. Il organisa la résistance et équipa des bataillons de volontaires dont il eut le commandement. Il dirigea sur Belfort les vivres et les munitions rassemblés à Mulhouse. Après sa longue détention par les Allemands et remis en liberté, il fut nommé commandant des Légions d’Alsace-Lorraine  de Lyon qui ne purent prendre part aux engagements de l’armée de Bourbaki. Alfred Koechlin rentra  à Mulhouse après l’Armistice. Expulsé d’Alsace, il se vit forcé de mettre sa filature en liquidation. Il se retira à Belfort où il eut l’honneur de recevoir le président Thiers.
(2) Belle-sœur d’ Adolphe Thiers.