Jacqueline Lazarre

Poète, chansonnier et fabuliste de la Baroche.

J’avais un ticket

Jacqueline Lazarre

C’était l’instant trop court d’une valse viennoise,
J’ignorais que ma jupe et son large volant
S’enroulaient au garçon de façon si sournoise,
J’ignorais d’un dos nu un pouvoir si brûlant.
Entièrement soumise au plaisir de la danse,
S’envolaient, pour nous seuls, les accords musicaux
Attentifs à nos pas, en parfaite cadence,
Les pas de mon danseur semblaient comme un écho.
Et puis la main virile emprisonnant la mienne
Se fit plus langoureuse, ô tendre pression !
Tandis qu’à mon épaule-autant qu’il m’en souvienne-
Son bras en me frôlant tentait une incursion.
Étourneau que je suis, quand j’avais UNE chance !
J’abandonne à l’oubli la couleur dans ses yeux,
Son sourire et son nom : adieu belle romance !
Pourtant à soixante ans, un ticket, c’est précieux ! ! !

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Des images dans le texte

Jacqueline Lazarre n’a qu’un regret dans la vie. Celui d’avoir jeté tous les poèmes qu’elle a pu composer dans sa prime jeunesse. A cette époque, elle n’arrivait pas à les peaufiner, à livrer tout ce qu’elle pouvait exprimer. Depuis, elle s’est bien rattrapée, puisqu’elle totalise 350 écrits qu’elle se plaît à réciter, par amitié, pour bon nombre de clubs ou d’associations de la région, notamment avenue Jean Jaurès à Belfort, à Lure ou à Hérimoncourt, mais aussi pour le cercle des poètes du 20e arrondissement de Paris qui se réunit mensuellement au café «Chantefable», tout un symbole. En 1988 elle a publié un livre «L’ami Pouchu», recueil des petites histoires des gens de la campagne comtoise, avec des mots et expressions du cru. Cette Denneysienne, arrière-grand-mère, a obtenu de nombreux prix dont le diplôme d’honneur des Poètes de l’Est en 1983 et 1987 et le premier prix national des clubs du 3e âge qui lui a été remis en 1982 à Bordeaux.

Jacqueline respire la joie de vivre et rien n’altère sa verve et sa bonne humeur. Du haut de ses 78 printemps qu’elle avoue volontiers, l’auteur se décrit comme un chansonnier à l’affût du moindre fait divers pour le tourner en dérision. Son cerveau est sans cesse en éveil «mes nuits sont entrecoupées d’insomnies au cours desquelles je couche immédiatement mes idées sur le papier», dit-elle. Fabuliste à ses heures, la poète n’hésite pas à mettre en scène les animaux familiers telle minette qui veut épater les matous avec son collier anti-puces et qui retombe de haut lorsque Margot, le chat pelé et ignare, la fait chuter de son piédestal.

Si elle croque la vie à belles dents, l’écrivaine s’interroge également sur la mort sans être obnubilée par l’issue fatale. Dans son poème intitulé Euthanasie, Jacqueline revendique néanmoins le droit de disposer de celle-ci : «Aucun de nous n’a choisi de naître, on nous a imposé la vie. Qu’au moins on nous laisse la liberté de partir quand nous l’avons décidé».

La sensualité est aussi omniprésente dans l’œuvre de cette femme posée, coquette et distinguée. Dans «L’amoureux de la mer», le lecteur se laisse bercer par le ressac des vagues mais aussi par de doux rêves érotiques qu’il croit deviner. Qu’on en juge par le première strophe de cette métaphore : «Toi l’homme sur ton rocher, regarde là vivre la mer. Ce soir c’est une femme déchaînée, oui, regarde là, retrousser sa robe frangée de mousse. Elle est garce et furie, elle est femme. Elle se love sensuelle, se dresse voluptueuse. Elle rampe, sournoise, indécise, à demi soumise, elle vient jouer entre tes pieds».

Enfin elle avoue son exaltation lorsqu’elle rencontre annuellement les membres d’un club de non voyants de Belfort. «Je me requinque lors de chacun de ces passages», livre-t-elle. Elle joute que les gens ont un allant extraordinaire, qui surprend toujours lorsqu’on pense à leur handicap. Sa plus belle récompense elle l’a entendue de la bouche de Denise, une aveugle de 60 ans qui est devenue son amie : «Lorsque vous récitez des poèmes, Jacqueline, j’arrive à placer des images sur vos textes».

Le 19 décembre 2000, Jacqueline a vu un de ses poèmes sélectionné par la Poste et l’Unesco pour être déposé dans un satellite qui tourne aujourd’hui à quelques 25000 Km de notre globe. Là-haut dans le firmament des étoiles, il attend bien sagement que Jacqueline le rejoigne le plus tard possible, pour qu’elle aussi scintille à jamais au-dessus de nos têtes.

Article d’André Enderlin – 2007


L’amoureux de la mer

Toi, l’homme sur ton rocher, regarde, regarde-la vivre, la mer,
Ce soir c’est une femme déchaînée,
Oui, regarde-la, retrousser sa robe frangée de mousse,
Elle est garce, elle est furie, elle est…femme,
Elle se love sensuelle, se dresse voluptueuse,
Elle rampe, sournoise, indécise,
A demi soumise, elle vient jouer entre tes pieds.
Puis elle se reprend, frissonne, recule,
Elle se garde, la farouche,
Sur ton rocher, tu crois être le maître
Quand elle recule encore et chuchote des mots incertains,
Puis elle renfle, s’enroule, s’habille d’une écharpe d’écume,
Revient : furie, harpie, t’insultant de mots fiers.
Puis, une fois encore, elle se soumet, se tasse, s’insinue,
Toi, noble mâle, tu la crois enfin tienne,
Quand sa voix se casse, quand elle soupire,
quand elle expire, quand elle mesure encore une fois ;
…Mais, déjà elle se reprend, elle gifle, elle griffe, se mesure au récif.
Telle est la loi de l’amour : tel est le jeu du plus fort !
Tu restes là, sur ton rocher
Comme un monument sur son piédestal !
Écoute-la, encore, regarde-la,
Elle est belle, elle est fière, elle est sirène.
Elle se retire hautaine, elle s’éloigne,
Puis d’un ample mouvement de ses courbes
Elle te nargue une dernière fois.
Puis enfin, elle t’ignore toi, l’homme sur ton rocher.
Jacqueline Lazarre


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