Des agriculteurs modèles

Des agriculteurs recherchés..

Un couple anabaptiste au 18e siècle

Leur silhouette était austère, un peu étrange, reflétant un archaïsme patriarcal qui les distinguait du reste de la population. Ils revêtaient un costume composé d’une tunique raide sans boutons, en « halbeline », tissu de laine et de lin mêlés. Ils portaient une longue barbe encadrant leur visage surmonté d’un chapeau à large bord et chaussaient de lourds souliers sans boucle. Ils utilisaient un dialecte proche du suisse alémanique au cours de leurs cérémonies religieuses, qui consistaient en prédications, prières, partage du pain et du vin et lavement des pieds. Plus favorisés que les cultivateurs en place, exploitant de plus grands domaines, ils ont été les initiateurs du progrès et du machinisme agricole. Artisans ou ouvriers sont des exceptions dans ces communautés. En effet, c’est un fait avec peu d’exception que les familles anabaptistes françaises sont essentiellement paysannes. Ne sont-elles pas issues des montagnes jurassiennes, donc habituées à la culture et à l’élevage ?

Cependant, les anabaptistes avaient de nombreuses connaissances en arboriculture fruitière. Dans le domaine de La May une grande pièce de terre s’appelle encore aujourd’hui « Les Champs du Pommier ». Ils s’intéressèrent beaucoup à la pisciculture, comme le prouve le cadastre de l’Ancien Régime sur lequel on voit un très grand étang, disparu au siècle suivant. C’était une richesse commerciale et vivrière. Quelques-uns étaient tisserands ; ils vendaient leur production sur les marchés de Belfort où on les appelait « les anabaptistes aux toiles ».

Une couverture d'almanach agricole

Leur réputation ne s’est pas démentie. En 1792, le marquis de Pesay publiait un livre,« Les soirées helvétiennes, alsaciennes et francomtoises », dans lequel il écrit : « Ce n’est qu’à une culture plus soignée et mieux entendue, que j’ai distingué en Alsace, les vallées habitées par les anabaptistes. Je regardais les collines avant d’entrer dans ces cabanes et quand les collines étaient mieux cultivées, avant d’avoir vu des souliers sans boucles et des habits sans boutons, je me disais, il y a ici des anabaptistes ». Après lui, l’abbé Grégoire, déclare : « Ils excellent dans la préparation des engrais, l’irrigation des terres, la manière d’élever, de soigner le bétail : aussi les propriétaires de nombreux troupeaux de vaches et de biens ruraux les confient de préférence aux anabaptistes, qui sont en général bons agriculteurs ». En 1780, dans une enquête, le subdélégué de Belfort note « Ce sont des cultivateurs nécessaires, on n’en trouve pas parmi les habitants de la campagne pour affermer des corps de bien d’une certaine importance, on ne peut en charger que des anabaptistes ». Cette enquête nous apprend, par ailleurs, qu’il y avait 362 anabaptistes dans la région de Belfort. Entre 1812 et 1880, à Montbéliard et Nancy  des almanachs sont publiés et deviennent populaires, sous les titres : « L’Anabaptiste ou le cultivateur par expérience » et le « Nouvel Anabaptiste ou l’Agriculteur pratique » et « L’Anabaptiste des campagnes ».

Une fête agricole à la May

Jacques Klopfenstein de la ferme des Barres près de Belfort et éditeur de « L’Anabaptiste ou le cultivateur par expérience » est célèbre par la qualité de son exploitation et de ses innovations agricoles :  « Cette ferme offre des résultats satisfaisants, parce que l’éducation des bestiaux y est résumée à la culture des terres et que le trèfle, les carottes,  les parmentières, les navets et les raves entrent dans son assolement ». C’est le type même de l’agriculteur anabaptiste. Il était né à Rougemont le Chäteau en 1761 où sa famille avait acquis le prieuré de Saint-Nicolas.  La Société d’Agriculture de Paris dit de lui : « Il a un nombreux troupeau de superbes vaches. C’est un des premiers cultivateurs de ce pays, qui ait formé des prairies artificielles. Il a eu le courage de supprimer les jachères, ce qui a été un exemple, puisque beaucoup de personnes l’ont imité et s’en trouvent bien. Une particularité remarquable, c’est l’hospitalité exercée par ce brave homme envers les pauvres du canton, qui trouvent chez lui asile et nourriture. Il consacre annuellement à cette bonne œuvre le produit exclusif des parmentières (pommes de terre) cultivées dans un champ, qui est appelé à cet effet le champ du pauvre ». Elle décida de lui décerner sa médaille d’or.

La cérémonie se déroula le 30 septembre 1810 à la ferme de La May.  Le général Mengaud,  sous-préfet de Belfort, lui remit la médaille d’or en présence de Louis Ordinaire  de la Collonge, représentant la Société d’Agriculture de la Seine et son président le Ministre de l’Intérieur. Le culte dominical, qui eut lieu dans le temple, précéda la cérémonie et les discours officiels. Un oncle du récipiendaire,  l’Ancien,  remercia avec des paroles qui avaient « beaucoup de feu » et  qui « ont fait couler des larmes bien douces ». Un banquet  fut ensuite servi. On y porta des toasts  à Leurs Majestés l’Empereur et l’Impératrice, à Son Excellence M. le Ministre de l’Intérieur, à la Société d’Agriculture de Paris à M. le Sous-Préfet, à M. Louis Ordinaire, à M. le Pasteur, aux Anabaptistes ». Ces effusions terminèrent les célébrations.

1836 – Une médaile d’argent pour Le Nouvel Anabaptiste

Attribuée par la  Société Industrielle de Mulhouse

RAPPORT SPÉCIAL

fait par M. NICOLAS HOFER jeune, au nom du Comité d’histoire naturelle, sur le prix proposé pour le meilleur almanach agricole. Assemblée générale du 25 Mai 1836.

Messieurs ,

Parmi les prix qu’à proposés la société industrielle dans sa constante sollicitude pour l’instruction des habitants de nos campagnes, il s’en trouve un d’une médaille d’argent, pour l’auteur du meilleur almanach agricole, écrit en langue allemande, ou en langue française. Trois concurrents seulement se sont présentés, savoir :

1°- L’Anabaptiste ou le cultivateur par expérience, par J. Klopfenstein, édité à Belfort, chez J. P. Clerc.

2°- Le nouvel Anabaptiste, ou l’agriculteur pratique, par un ami des champs, édité à Montbéliard, chez Dekherr frères.

3°- Der hinkende Bote am Rhein (Le messager boiteux du Rhin ; Note : ce passage est en allemand), durch einen besondern Liebhaber der mathemalischen Wissenschaften und denkwürdigen Geschichten, édité chez G. Silbermann à Strasbourg.

Je vais donner un extrait succinct de ce dont traite chacun de ces almanachs.

1° – Le premier indique , dans sa première partie, les phases des planètes, les lunaisons, toutes les foires que fréquentent les habitants du Haut-Rhin et quelques recettes, avis et annonces. Sa 2ième partie contient différentes notes sur l’agriculture, sur l’économie rurale et domestique, sur la médecine rurale et sur la-médecine vétérinaire, qui n’ont d’autre défaut que d’être trop peu nombreuses. Dans la 3ième partie de cet almanach se trouvent les événements de l’année passée, mêlés de contes et d’anecdotes anciennes ; il y a dans le nombre quelques pièces instructives.

2° Le second almanach du concours est évidemment calqué sur le premier, et traite des mêmes choses; mais le choix des articles y est fait avec plus de soin et de regard vers un but philanthropique. On y voit inséré, avec plaisir, des lois rurales et autres, ordinairement ignorées par les habitants de nos campagnes. Les anecdotes ne remplissent que trois pages, et sont généralement bien choisies; en pareille dose elles peuvent être utiles.

3°- Le Messager boiteux du Rhin contient les lunaisons, prédictions du temps, avis pour le jardinage et enfin des fragments philosophiques et autres Sa 2ième partie débute avec un abrégé des évènements de l’année passée ; puis suivent des contes et anecdotes de tout genre, la liste des prix mis au concours par notre société industrielle, une liste des princes régnants en Europe et des autorités du Haut et du Bas-Rhin, l’indication de l’arrivée et du départ des malles, diligences, messagers à Strasbourg etc. ; mais il n’est pas un almanach agricole et ne remplit pas par conséquent toutes les conditions du programme.

Parmi les trois almanachs, il n’y en aurait donc que deux qui puissent aspirer à l’épithète d’agricole, et de ceux là nous donnons une préférence bien décidée au Nouvel Anabaptiste, édité chez MM. Dekherr frères à Montbéliard ; sans nier qu’il puisse encore être perfectionné.

Un peu augmenté et traduit en allemand, cet almanach deviendrait utile à une grande partie du département qui ne peut en profiter maintenant. Nous engageons l’auteur à marcher sans relâche vers le but philanthropique qu’il paraît s’être posé. Les almanachs sont sans doute un moyen puissant pour l’instruction de nos campagnes.

Aucun autre concurrent ne s’étant présenté et le Nouvel Anabaptiste ayant été jugé le meilleur almanach agricole du concours, le comité d’histoire naturelle propose à la société de décerner la médaille d’argent à MM. Dekherr frères à Montbéliard.

Pour plus de détails sur les almanachs, consultez dans « Les lectures du peuple en Europe et dans les Amériques du XVIIe au XXe siècle » de Hans-Jürgen Lüsebrink, le chapitre écrit par M. Dominique Varry.


Les origines des Klopfenstein

Pierre Klopfenstein est né à Frutigen, canton de Berne le 11 janvier 1703 et mort le 14 août 1766 à la ferme Saint-Nicolas, à côté de Rougemont-le-Château. Il a épousé en 1727 Anna Luginbühl [ou Lugbüll] de Belverne (16km à l’ouest de Belfort), née en 1701 et morte à Saint-Nicolas le 25 février 1756. Trois de leurs fils sont nés à Bourbach-le-Haut (10km au nord-est de Rougemont) :

  • Jean (1729-1796) qui épousa Anna Graber vint habiter la ferme de la May.
  • Peter (1733-1801) qui épousa Marie Engel
  • Michel (1740-1817), qui épousa Anne Richard a été le premier pasteur de La May.

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